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La fabrique du théâtre

En décembre dernier, alors que Julien Gosselin poursuivait la tournée de son cycle consacré à Don DeLillo, il s’est entretenu avec nous du projet d’ouvrir un lieu et de se poser pour réfléchir à la façon dont on produit le théâtre aujourd’hui.

Le Marteau et la Faucille, Printemps des Comédiens à Montpellier – 2019 © Simon Gosselin

Un lieu se crée actuellement à Calais pour votre compagnie. Comment l’imaginez-vous et quel est pour un metteur en scène l’enjeu d’avoir un espace permanent ? 

On me demande souvent pourquoi je ne prends pas la tête d’un CND et pourquoi je veux créer une structure qui n’existe pas. Je pense que je m’inspire davantage des grosses compagnies flamandes comme tgstan, et de ces metteurs en scènes comme Jan Lawers, Jan Fabre qui n’ont jamais dirigé d’institutions. Ces différentes compagnies, fortement dotées, disposent de bureaux à leur noms, d’espaces de travail distinct d’un lieu de diffusion. Il est difficile de vivre au rythme des tournées en restant créatif, il se pose quantité de problèmes au quotidien comme trouver une salle de répét ou même réunir des gens qui vivent un peu partout. Le nomadisme n’est pas toujours compatible avec le travail en collectif et pour tenir sur un long terme, éviter l’épuisement : l’idée du lieu s’est peu à peu imposé. Nous voulions un espace au service de la création et de la compagnie et non un lieu de diffusion. De ce point de vue là, nous nous envisageons aussi indépendants qu’un groupe de musique : nous voulions rester libres de créer des choses, pour la compagnie, pour nous, sans avoir à se plier à des calendriers de production bouclés deux à trois ans à l’avance. 

Les Noms, Festival d’Avignon – 2018 © Simon Gosselin

Vous parlez du fonctionnement de la musique et justement votre théâtre se caractérise par des collaborations, aussi bien avec des vidéastes que des DJs. Où s’arrête et où commence le travail de la compagnie ? 

Il y aura bien sûr, dans ce lieu, la place pour d’autres artistes en création. Il faut se figurer un immense plateau modulable et des studios où chacun pourra poursuivre sa pratique d’auteur, de musicien, de danseur etc… Il s’agit d’une fabrique toujours en mouvement, où l’on peut venir travailler et s’enrichir l’un l’autre. Je souhaite aussi ouvrir à d’autres compagnies et au public. À part les loges, il n’y aura pas d’espaces réservés et on pourra venir et se retrouver au bar. Cette possibilité de croisement est très importante pour moi : nous ne serons pas un lieu de diffusion à proprement parler mais il nous faut – tout de même – tenir compte des voisins et des calaisiens. Je suis passé par une école de théâtre et je connais le milieu théâtro-théâtral mais j’ai toujours été inspiré par ces scènes du Nord et de la Flandres qui favorise les croisements comme le Bateau-feu à Dunkerque et déjà le Channel à Calais.

Les Noms, Festival d’Avignon – 2018 © Simon Gosselin

Il n’y a donc pas de frontières pour vous ?

Je me fiche de savoir si les gens avec lesquels je travaille sont acteurs ou non. Je peux envisager un spectacle qui repose sur le mouvement comme des tableaux plastiques, proposer 3h de film durant un spectacle ou même un acte qui repose sur la musique. C’est un processus naturel pour nous, de ne pas compter avec ces frontières établies. Ce ne sont pas que des mots : les musiciens ou vidéastes qui travaillent avec nous, produisent par eux-mêmes et de formes indépendante du théâtre. En s’éloignant de la logique d’un lieu de diffusion, nous espérons faire venir des gens qui nous intéressent, les pousser à se parler et puis à travailler ensemble comme ce qu’Hubert Colas a fait avec Montévidéo en invitant Théo Mercier, des musiciens, des poètes et des performeurs. Je ne veux pas d’un théâtre populaire au sens réducteur du terme. 

2666, Festival d’Avignon – 2015 © DR

La musique live mais aussi la musique électro sont des élèments récurents dans vos spectacles ; est-ce pour son caractère rassembleur, son histoire ; pourrait-on y voir le modèle d’une communauté ?

Quand j’étais étudiant, j’avais cette déception de ne pas voir les gens que je croisais dans les concerts dans les salles de théâtre. Voir cette séparation des publics me déprimait et je me demandais comment amener ces gens avec qui j’ai envie de boire un verre à l’Aéronef que je ne trouve pas au Théâtre du Nord par exemple. Mes discussions avec des musiciens comme Rémi Alexandre, le groupe Syd Matters ou même Sébastien Schuller pour la partie proprement électro ont été déterminantes. Quand il y a de la musique au plateau, il me paraît impensable qu’il ne s’agisse pas d’une bande originale et musique live. Je dirais même que la musique est première pour moi, qu’elle vient avant l’image et même avant le texte. Nous partons, à chaque fois, avec une playlist très précise de travail : si la musique crée quelque chose chez les acteurs alors nous avons réussi. Il ne s’agit pas d’un ajout final, d’un ornement ; la musique a la même valeur que le geste frontal ou la parole puissante sur scène, elle peut même être plus délicate. J’ai conçu ainsi, dans 2666, un set électronique de 2h avec du texte projeté et j’aurais très envie de mettre en scène des concerts. 

1993, Festival de Marseille – 2017 © Jean-Louis Fernandez

Vous vous installez donc à Calais et la situation géographique mais aussi sociale de ce lieu n’est pas anodine. Que signifie s’implanter dans cette ville dont vous êtes originaire et à laquelle vous avez finalement déjà dédié un spectacle avec 1993 ?

J’avais demandé pour ce spectacle à Aurélien Bellanger d’écrire un texte sur Calais et avec sa vision historique et technologique, social et politique il nous a amené à réfléchir à des problèmes beaucoup plus grand, à l’échelle européenne. Dans son texte publié sous le titre Eurodance, il compare les flux migratoires aux flux de particules et le tunnel sous la Manche à un accélérateur de particules. L’envie de ce travail relevait de l’ordre intime, avec l’idée de changer les regards sur cette ville qui est un exemple de France périphérique mais en même temps sans ordre de comparaison. Je voulais avant tout m’installer sur un port et face à la mer, je voulais un lieu organique qui puisse modifier des choses dans le paysage. Quand il s’est trouvé qu’un ancien entrepôt portuaire pouvait s’y prêter, à Calais, nous y avons vu une évidence : un moyen d’être impliqué sur le territoire de poser les bases d’une nouvelle architecture.

Entretien réalisé et paru en partenariat avec TRAX Magazine, décembre 2019.

2666, Festival d’Avignon – 2015 © DR

Qui est Julien Gosselin ?

Julien Gosselin a suivi les cours de l’Epsad, École supérieure d’art dramatique à Lille, dirigée par Stuart Seide. Avec six acteurs issus de sa promotion, Guillaume Bachelé, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Alexandre Lecroc, Victoria Quesnel et Tiphaine Raffier, il forme Si vous pouviez lécher mon coeur (SVPLMC) en 2009, et met en scène Gênes 01 de Fausto Paravidino en 2010, au Théâtre du Nord.
L’année suivante, il signe la création française de Tristesse animal noir d’Anja Hilling, au Théâtre de Vanves, puis en tournée en 2012. En juillet 2013, il crée Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq au Festival d’Avignon. En mars 2014, il crée, au Théâtre National de Bruxelles, Je ne vous ai jamais aimés, forme courte autour d’un texte de Pascal Bouaziz du groupe Mendelson. À l’automne 2015, il met en scène Le Père de Stéphanie Chaillou au Théâtre National de Toulouse. La même saison, il crée au Festival d’Avignon, 2666, adapté du roman-fleuve de Roberto Bolaño, avant une tournée française et mondiale. 
En 2017, il crée au Festival de Marseille, 1993, à partir d’un texte d’Aurélien Bellanger, avec les élèves de la promotion 43 du Théâtre national de Strasbourg. Pour l’édition 2018 du Festival d’Avignon, il adapte et met en scène trois romans de l’auteur américain Don DeLillo Joueurs, Mao II, Les Noms. A l’invitation de l’internationaal Theater d’Amsterdam, il poursuit son travail autour de DonDeLillo en adaptant L’Homme qui tombe (Vallende Man) en mars 2019 avec les comédiens de l’ITA Ensemble. Dans le cadre du Printemps des Comédiens à Montpellier, il crée Le Marteau et la Faucille, toujours de Don Delillo en mai 2019. 
En 2022, Julien Gosselin et Si vous pouviez lécher mon coeur s’installeront à Calais, sur le port. Une fabrique de théâtre qui marquera le début d’une nouvelle étape pour la compagnie.